29 juin 2009
La zone du Dehors
2083, sur Cerclon, un astéroïde qui fait face aux anneaux et satellites de Saturne, la grande majorité des Terriens a trouvé un refuge après une succession de guerres atomiques et de menaces. Ici, les individus sont soumis au Clastre, un organe de contrôle qui procède, entre autres choses, à l'établissement d'un fichier de prévention contre le crime selon les prédispositions de chacun. Tous les individus sont marqués et hiérarchisés. Plus de nom, mais des suites de lettres qui désignent la place de chacun dans la société. Cerclon est le monde du mérite rationalisé. Quelques personnes refusent de se soumettre. Ils sont la Volte, un groupuscule de citoyens éclairés qui tentent de se faire entendre. Fermement refoulées par le pouvoir, leurs opérations rebelles passent au yeux de la foule pour des actes de terrorisme, menés par des désabusés. La tension s'accumule. Le pouvoir sait qu'il ne pourra plus contenir longtemps Captp, leader charismatique, et le reste des voltés.
Voici un livre qui demande de la patience, de l'endurance et de la concentration. Impossible de le lire dans le bus (et j'ai essayé plusieurs fois...). Parfois affreusement verbeux, le texte est pesant. Et soudainement, la narration s'envole, la syntaxe s'allège et le fil des mots vous emporte. Les théories sociales, humaines et politiques sont très travaillées. Il y a de l'ironie dans chaque joute verbale. Bien qu'écrit dans les années 1990, le texte aborde des questions étonnement actuelles: les lois sur les libertés numériques, le contrôle permanent, la surveillance accrue dans les lieux publics, l'affecting dans la publicité, etc. A tous ceux qui veulent un peu de réflexion sur la démocratie et la liberté au XXI° siècle, je conseille la lecture de ce roman, et je leur souhaite aussi bon courage. Il y a des passages opaques.
Et voici un passage pour convaincre ceux voudraient en savoir plus: "Plus un pays progresse vers la démocratie, plus la liberté accordée à chaque individu menace la société d'éclatement. Plus, par conséquent, le pouvoir doit s'exercer haut et profondément." p.277
Ou encore: "Pour moi, le peuple a le pouvoir qu'il mérite et n'a pas d'excuses." dixit A, le président de Cerclon. p.280
25 juin 2009
La grande aventure de la langue française
Essai de Julie Barlow et Jean-Benoît Nadeau. 
Tous les deux québécois ayant vécu à Paris, les auteurs ont visité beaucoup de pays de la francophonie. Dans ce livre, ils s'interrogent sur la lutte que mène le français contre l'anglais et contre des langues bien plus inattendues. Nourri d'histoire et d'exemple, ce texte retrace avec intelligence et précision l'évolution et les transformations de la langue de Molière, Senghor et Trudeau.
19 juin 2009
Des livres pour Haïti, la suite.
J'avais encore quelques livres à envoyer pour grandir la Tour de Babel(io).
I have a dream... Quand on sait qu'Haïti est le troisième état le plus corrompu du monde, je me dis que, peut-être, tous les livres que nous envoyons là-bas seront lus par le futur dirigeant du pays, et que cet homme sera un personnage éclairé... Wait and see...
Et en photo, ma modeste contribution à cette belle oeuvre caritative. J'avais une souris dans ma bibliothèque et elle aime le feu des projecteurs...
17 juin 2009
Le lièvre de Vatanen
Vatanen est journaliste. Un soir, il percute un lièvre sur la route. L'animal est blessé. Vatanen le soigne et s'enfonce avec lui dans la forêt. Il renonce à sa vie citadine, monotone et désabusée pour retrouver le vrai goût de l'existence, fait d'efforts dans le respect de la nature. Toujours accompagné de son lièvre fétiche, Vatanen traverse la Finlande et va jusqu'à l'URSS, dans un voyage initiatique mêlé de rencontres insolites.
Ce conte initiatique des temps modernes est remarquablement écrit. La légèreté du propos n'entame pas la profondeur de la réflexion humaine et écologique. Il me manque de voir le film où Christophe Lambert interprète Vatanen pour découvrir les paysages de la Finlande.
14 juin 2009
La traversée du continent
Rhéauna doit quitter son village de la Saskatchan pour retrouver sa mère, une femme qu'elle ne connait pas, à Montréal. Se séparer de ses soeurs et de ses grands-parents lui coûte, mais à dix ans, Rhéauna est déjà fière et courageuse. Dans le train qui traverse le pays et dans les villes où elle fait étape, elle rencontre des êtres nouveaux qui cachent tous une blessure sous des dehors austères ou volubiles.
Très beau roman de voyage. La narration est dynamique, rythmée par l'avancée du train. Le personnage de Rhéauna est très bien construit, solide et attachant. Ce texte, qui s'inscrit dans un ensemble plus grand, se lit très bien pour lui-même.
10 juin 2009
Des livres pour Haïti
Guillaume Teisseire, de Babelio, m'a contactée pour une généreuse opération: offrir des livres pour les bibliothèques haïtiennes. L'ONG Bibliothèques sans Frontières et les éditeurs de La Martinière Groupe aident ainsi les bibliothèques les plus défavorisées à remplir leurs rayonnages. Pour en savoir plus, c'est par là: http://www.babelio.com/deslivrespourhaiti Ils vous en parleront bien mieux que moi!
J'ai des livres plein mes placards, plein mes étagères, sous mon lit, sur mes tables, et dans d'autres endroits improbables. Des livres que je ne lis plus, mais que je garde. Pour une fois, je vais faire quelque chose de doublement utile: offrir du bonheur à des lecteurs à l'autre bout du monde, et faire de la place dans mes bibliothèques (pour y ranger bientôt de nouveaux livres...)
L'idée, c'est de créer une Tour de Babel(-io) avec tous les livres récoltés. La mienne est bien petite, mais c'est l'intention qui compte! Et comme le printemps bat son plein, je lui ai emprunté quelques fleurs pour embellir ma tour(-ette).
Impuretés
Lisa est retrouvée noyée dans le lac. Toute la colline soupçonne son frère Evy. Le mutisme de celui-ci ne plaide pas en sa faveur. Entre son père, ancien junkie, et sa mère, actrice dépressive sur le retour, tout semble rendre son existence cauchemardesque. Initié trop tôt aux drogues et au sexe, Evy sombre lentement dans un gouffre. Et tombent avec lui les proches de Lisa et tous ceux qui ne prennent pas garde à la force d'une jeunesse désabusée.
L'auteur a un don dérangeant, celui de mettre des mots sur le malaise, sur cette frontière ténue entre le moral et l'immoral. Les mots collent à la peau, visqueux et lourds. La narration, entre ellipses et faux-semblants, se traîne de page en page. C'est trop glauque pour moi...
09 juin 2009
Jésus sans Jésus, La christianisation de l'Empire romain
Essai de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur.
Seuil, ARTE Editions.
L'Antiquité a été ébranlée par l'irruption d'une nouvelle croyance: le christianisme, en rupture marquante avec le judaïsme, a mis plus de cinq siècles à s'imposer comme la religion officielle du grand Empire romain, de chaque côté de la Méditerrannée, renversant le paganisme et le polythéïsme. Un homme, Jésus de Nazareth, suivi de ses disciples, a mis en branle une formidable machine à penser et à régner.
Les auteurs, avec talent et perspicacité, mènent un travail minutieux sur le développement du christianisme. Certains chapitres sont légèrement obscurs, mais l'ensemble est cohérent et bien documenté. Ils retracent habilement les retournements et les dérives qui ont tranformé le judaïsme en christianisme. Jésus était venu proclamer l'avènement du Royaume d'Israël, au sein duquel les enfants d'Israël - c'est-à-dire les Juifs - rejoindraient le Seigneur dans sa gloire. La réalité et la suite des choses ont prouvé que le Royaume d'Israël, supposé advenir à la fin des temps, s'est installé au sein de l'Empire romain, et ceux qui y étaient destinés, toujours les Juifs, en ont été exclus, au nom d'un antisémitisme ironique. Le christianisme s'est en fait développé sans Jésus Christ, juif convaincu.
J'ai vraiment apprécié ce voyage dans l'histoire, la façon qu'ont les auteurs de rétablir les vérités, le vrai sens des mots et des choses. Cet ouvrage a nourri ma culture et ma foi de catholique tout en éclairant ma lanterne sur bien des points.
Je ne résiste pas à citer un long passage de cet ouvrage (pages 229 à 231). C'est une synthèse très claire de la construction du christianisme, de sa rupture avec le judaïsme et de sa transformation en religion unique, officielle voire obligatoire. Ces lignes devraient donner le goût aux lecteurs intéressés de s'aventurer plus avant dans le texte.
Supposons un instant que Jésus revienne sur terre. Il n'est pas besoin de faire preuve de beaucoup d'imagination pour comprendre qu'il serait stupéfait. [...] Mais il l'aurait été tout autant s'il était réapparu au V° ou au VI° siècle, lorsque le christianisme est devenu la religion officielle et unique de l'Etat romain, tandis que le judaïsme, vaguement toléré, étroitement borné, soigneusement isolé, n'avait plus aucun espoir de devenir un jour la religion de l'humanité toute entière.
Premièrement: sans doute, vers 450-500, Jésus serait-il abasourdi de voir que le monde existe toujours, que la Fin des temps qu'il a annoncée sans relâche ne s'est pas produite, que le Royaume de Dieu ne s'est pas rétabli avec puissance.
Deuxièmement: il serait tout aussi attristé de constater que la restauration du royaume d'Israël n'a pas eu lieu et que Rome, plus que jamais domine la Palestine.
Troisièmement: quant à Jésuralem, il n'y reconnaîtrait rien, tant la ville a été transformée par les Romains, qui sont allés jusqu'à créer un parcours de pèlerinage "touristique" sur les lieux où il a été torturé et exécuté, désormais baptisés "lieux saints".
Quatrièmement: même s'il pouvait être honoré de l'attention portée à sa personne, lui qui n'avait vécu que dans le judaïsme et pour le judaïsme, il enragerait vraisemblablement de voir les chrétiens se réclamer de lui, se proclamer "véritable Israël", tout en stigmatisant les juifs comme fils du Diable (Jn 8,44)
Cinquièmement: son étonnement serait aussi grand à la lecture de l'évangile, où ses actes et ses paroles sont rapportés par des témoins qu'il n'a jamais rencontrés, qui ne l'ont jamais vu, jamais connu.
Sixièmement: il ne comprendrait pas non plus pourquoi apparaissent sur sa bouche des phrases qu'il n'a jamais prononcées, comme ses dialogues avec Pilate ou, au sommet, l'ineffable formule "mon royaume n'est pas de ce monde" (Jn 18,36)
Septièmement: ne parlant ni le grec, ni le latin, Jésus aurait par ailleurs beaucoup de mal à lire ces textes qui lui sont consacrés - comme à dialoguer avec les chrétiens qui le vénèrent.
Huitièmement: il n'accepterait certainement pas que son livre, la Bible hébraïque, soit reléguée à l'arrière-plan, périmé comme un "Ancien Testament".
Neuvièmement: plus incroyable serait d'apprendre que, pour les fidèles du christianisme, il n'est pas un prophète comme ses collègues prophètes de l'Antiquité, mais un dieu, le Fils de Dieu, voire Dieu lui-même, de "même substance" que son "Père".
Dixièmement: qu'il ait pu ressusciter avant le Jugement dernier, revenir seul d'entre les morts, lui paraîtrait de toute façon une hypothèse abracadabrante.
Onzièmement: alors qu'il n'avait aucun lieu où poser sa tête, comment pourrait-il songer à s'abriter dans les basiliques ou les églises, qui désormais attirent tous les regards, étalent leurs ors et leurs marbres et ornent les murs de son effigie (peut-être penserait-il qu'il s'agit de sa caricature), l'exposant "glorieux", mais supplicié sur le bois du malheur?
Douxièmement: alors qu'il n'avait cessé de vitupérer les riches et les puissants, le pouvoir des autorités, qu'elles soient romaines ou juives, comment accepterait-il que, si le royaume des cieux est toujours promis dans l'au-delà à ceux qui m'ont rien ici-bas, les riches et les puissants se dispensent de passer par le chas de l'aiguille et continuent à jouir des plaisirs de la vie sans vergogne?
Treizièmement: crucifié par les Romains sous le chef d'accusation "roi des Juifs", ne s'insurgerait-il pas de voir son disciple Pierre [Shimon] trôner chez les ennemis des juifs, à côté de Paul, nouveaux Romulus et Remus de la légende romaine du christianisme?
Quatorzièmement: et ce Paul, qui se disait le dernier des apôtres, comment Jésus admettrait-il que, se réclamant de son enseignement, il ait pu proclamer que "la force du péché, c'est la Loi" (Co, 15,56), que par elle abonde la faute et qu'elle s'avère incapable d'apporter la perfection aux hommes?
Quinzièmement: ne serait-il pas horriblement choqué de voir que l'instrument de son supplice par les Romains, la croix, est devenue sur la bannière chrétienne le symbole même de la mainmise de Rome?
Seizièmement: comme nous, ne se poserait-il pas la question, toujours la même et lancinante question, qui ne vaut que parce qu'elle est question, éternelle, sempiternelle, qui se dérobe dès qu'on s'approche trop près du feu de la réponse: pourquoi? comment? Ou, en d'autres termes, comment expliquer le succès du christianisme?
Un grand merci à
et à l'opération Masse critique
, ainsi qu'aux éditions du Seuil
.
05 juin 2009
Masse critique de Babelio
Grand coup de chance! J'ai gagné un livre grâce à l'opération Masse Critique de Babelio.
Retrouvez prochainement ma critique de Jésus sans Jésus, La christianisation de l'Empire romain, aux éditions Seuil.
02 juin 2009
Le coeur cousu
Roman de Carole Martinez.
Prix Renaudot des lycéens 2007.
Dans la famille Carasco, au terme d'une initiation longue et mystérieuse, les femmes se transmettent de génération en génération un coffret qui recèle leur don. Quand Frasquita ouvre le coffret, les secrets de la broderie se révèlent à elle. Son talent la fait connaître au-delà des limites de Santavela, son petit village d'Andalousie. Un peu sorcière, Frasquita sait aussi recoudre les hommes. Jouée et perdue par son époux lors d'un combat de coq, Frasquita est cédée à un homme qui abuse d'elle. Accusée d'adultère, elle doit quitter le village. Commence une longue errance dans laquelle elle entraîne ses six enfants. Chacun d'eux possède un don extraordinaire. L'aînée muette, Anita, est une conteuse qui sait les choses sans les avoir vues ni entendues. Angela, que d'étranges plumes accompagnent, possède une voix assassine et affolante. Pedro el rojo est une force de la nature dont la seule passion est de dessiner. Martirio a le don de la mort au bout des lèvres. Clara ne vit que de lumière et de soleil. Par-delà la mer, les robes de noces que tisse Frasquita sont l'ultime indice qui permettra à son époux de la retrouver. Et c'est Soledad, la dernière enfant, qui écrit l'histoire de sa famille.
La première partie m'a laissée perplexe. Plus d'un épisode est largement inspirée de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Le cadre-même de cette fable est fort ressemblant. L'action se déroule dans un village perdu d'Andalousie, à une époque bien nébuleuse. Seule une furtive allusion à Louis Pasteur permet de situer les évènements. Il y a dans chaque personnage une dimension merveilleuse, de magique et de folle qui donne au texte une puissance de conte. Les règles du temps sont mises à mal. Les enfants assistent au mariage de leurs neveux alors même que les parents de ceux-ci ne sont encore que des enfants. J'ai beaucoup aimé la mythologie familiale qui inscrit la filiation dans un passé immémorial et légendaire. La langue est soutenue, travaillée, vraiment poétique. Seul regret: le titre ne reprend qu'un court épisode du livre. Il est bien trop réducteur.




























